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Styx: La vie d’une Gitane queer en noir et blanc

  • Photo du rédacteur: grandscarmes
    grandscarmes
  • il y a 6 heures
  • 7 min de lecture

À la suite de leur exposition de janvier aux Grands Carmes, Styx (they/them/it), l’artiste derrière The Stronza Tarot, réfléchit à l’artisanat, au tarot et à la résistance depuis une perspective rom queer qui remet en cause la blanchité et l’esthétique spirituelle.



Une grande partie de votre travail est réalisée à la main — linogravures, peintures et carnets exposés. Quelles distinctions faites-vous, le cas échéant, entre l’analogique et le numérique en tant qu’artiste travaillant avec des médias reproductibles ?

En tant que personne handicapé’e (migraine chronique), je développe beaucoup de mes idées sur mon iPad depuis mon lit pendant mes crises. Pourtant, je ne vends plus de dessins numériques imprimés (à l’exception des fanzines), car j’avais l’impression de perdre une connexion avec l’aspect manuel. Cela n’empêche pas le numérique d’être un outil précieux — notamment pour la sérigraphie ou l’animation. Ce que je trouve vraiment intéressant dans la gravure ou la sérigraphie, ce sont l’erreur, les petits défauts et le temps nécessaire à l’impression. Une seule impression d’une gravure A2 me prend environ quarante minutes, sans compter les heures nécessaires pour graver la matrice. Ces petites imperfections rendent chaque impression unique.


Comment Internet s’inscrit-il dans votre vision de l’autopublication, en termes de distribution ?

Internet, et surtout Instagram, est malheureusement mon moyen de communication le plus efficace. Je réfléchis à d’autres façons de faire, mais mon handicap ne me permet pas de parcourir les librairies pour y déposer mes publications.


Quel espace voyez-vous les fanzines occuper dans le domaine de l’édition, maintenant que le marché est progressivement saturé ?

Je pense que les fanzines auront toujours leur raison d’être. Pour beaucoup de créateur·ices, il y a aussi l’espoir qu’ils mènent à une publication officielle — et donc à une forme de stabilité. Je veux que les fanzines soient accessibles ; c’est pourquoi j’en imprime beaucoup moi-même, ou en noir et blanc. Pour moi, mes fanzines sont mes chapitres de vie — des expérimentations, parfois imprimées en gravure ou en sérigraphie manuelle.



Depuis combien de temps pratiquez-vous le tarot ? Comment avez-vous commencé à lire les cartes ?

Je pratique le tarot depuis aussi loin que je me souvienne. Mais c’est il y a cinq ans que je m’y suis vraiment remise sérieusement.


Marsile Ficin et son cercle, incluant Botticelli, ont été fortement influencés par les œuvres de Platon. Au XVe siècle, lors des origines du Tarot de Marseille, il semble y avoir eu une volonté d’intégrer la philosophie platonicienne ainsi que certaines idées contemporaines issues du christianisme. Quel est votre point de vue sur le tarot comme système syncrétique à cette époque — et aujourd’hui ? Quelles traditions suivez-vous ? Y en a-t-il que vous rejetez complètement ?

Je m’en tiens majoritairement aux traditions classiques — comme le tirage en croix — et je reste dans une approche strictement historique. Pendant des siècles, les femmes gitanes ne pouvaient être que tireuses de cartes ou travailleuses du sexe ; aujourd’hui, je suis les deux. Je me tiens éloigné des enseignements « blancs », mais aussi des tarots contemporains à l’esthétique boho, qui se concentrent uniquement sur les 22 arcanes majeurs en ignorant complètement le reste du jeu. A-t-on vraiment fait l’effort de comprendre les cartes ?

Sur le plan religieux, je suis orthodoxe mais comme l’église ayant une forte critique des tirages, je me tiens loins de leurs influences pour en revenir aux cartes.



Vous avez développé un jeu de 78 cartes entièrement original, intitulé The Stronza Tarot, que vous avez décrit comme axé sur « les expériences butch/fem, le lesbianisme en général, le travail du sexe et la transition de genre ». Pouvez-vous parler de la genèse de ce projet ? Et du choix du nom ?

J’ai commencé ce tarot en 2020, en pleine rupture familiale, comme une tentative de reprendre contact avec ma mère. J’ai étudié chaque carte de chaque jeu que je possédais, rempli des carnets de notes et de croquis, jusqu’à réaliser que, pour renouer ce lien, je devais utiliser toutes mes connaissances afin que chaque carte porte à la fois sa signification traditionnelle et une partie de ma vie. Une manière de raconter mon histoire, mon lesbianisme, mon genre, après des années de silence. Il m’a fallu deux ans pour trouver cet équilibre.

Le titre est simple : mon père est italien et violent ; enfant, il m’appelait « stronza » — ce qui peut se traduire, selon le contexte, par « chienne », « pute », « salope ». La réappropriation de ces insultes comme mots de fierté est essentielle pour moi.


Votre jeu est en noir et blanc. Pouvez-vous expliquer ce choix ? Existe-t-il un lien avec des exemples historiques de feuilles imprimées non découpées ?

Pour contexte : il existe des feuilles imprimées non découpées célèbres, comme les feuilles florentines Rothschild du XVe siècle conservées au Louvre, destinées à être peintes à la main avant diffusion. En tant que praticien·ne, manque-t-il selon vous quelque chose aux jeux historiques ?

Le jeu est en noir et blanc pour éviter de me perdre dans une esthétique qui ferait oublier le sens de la carte. La simplicité m’oblige à conserver une signification claire. J’ai ensuite travaillé des versions en couleur pour des illustrations, mais dans le tarot, la couleur est essentielle — et je ne voulais pas l’oublier. Parfois, j’envisage une version colorée, mais ce serait à nouveau, je pense, des années de travail.



Vous avez décrit certaines de vos œuvres comme relevant du genre horrifique. Comment comprenez-vous ces pièces — et le genre dans son ensemble — en lien avec le genre et l’identité ? Par exemple, l’une des œuvres exposées aux Grands Carmes représente la silhouette d’un alien de la saga Alien. La pièce porte l’inscription : « God needs more transsexuals. Don’t die wondering », avec « Xenogender » au-dessus. Pouvez-vous revenir sur le glissement subtil mais significatif des motifs traditionnels de l’horreur (chauves-souris, sorcières, loups-garous) vers la science-fiction (aliens) ?

J’ai grandi avec l’horreur : Frankenstein, Alien, Dracula remplissaient nos étagères et nos DVD. Notre chat s’appelait Akasha, une figure vampirique majeure des Chroniques des vampires d’Anne Rice. On pense souvent uniquement à Entretien avec un vampire, mais son univers est bien plus vaste — et le deuil de sa fille y occupe une place centrale.

Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë reste, pour moi, l’une des plus belles représentations de la culture gitane. Les Blancs ont capté le tarot, nos récits, notre esthétique pour créer le mouvement gothique — plus blanc que blanc. Aujourd’hui, dans l’horreur, nous sommes fétichisés ou effacés, et je ne peux pas le supporter. Carmilla n’était pas blanche, Heathcliff était gitan, les vampires sont souvent racisés, tout comme les zombies. Je m’y perds parfois, car je travaille activement sur ces questions — au grand déplaisir de certain·es. Je réinvestis le gothique et l’horreur dans toutes leurs formes, par fatigue de la blanchité.

Concernant l’alien, je travaille sur l’évolution des figures monstrueuses — les zombies en sont un exemple parfait — pour les relier à l’horreur de la science-fiction, sans doute sous l’influence de Doctor Who et de ses vampires mutants de l’espace. Doctor Who a longtemps été, pour moi, l’une des meilleures représentations de personnages queer et non blancs dans des contextes horrifiques.


Dans la vision populaire de praticiens comme Aleister Crowley et d’autres occultistes anglais, le tarot entretient une relation esthétique avec l’horreur et une relation pratique avec la magie sexuelle. En tant que personne mobilisant l’imagerie horrifique dans la cartomancie et pour explorer l’érotisme et le travail du sexe, comment votre pratique se positionne-t-elle face à ces connotations, depuis un point de vue queer gitan ?

Je ne les ai pas intégrées lors de la première phase de mon analyse, mais j’ai étudié des dizaines de jeux pour comprendre leurs visions et la mienne. Le tarot de Crowley est un travail remarquable, où chaque carte a été minutieusement pensée. C’est regrettable de ne pas pouvoir lui parler directement et comprendre les défis auxquels il a fait face. Son travail reste malheureusement méconnu. Je pense toutefois que le tarot entretient un lien fort avec l’horreur et l’érotisme : les questions les plus fréquentes portent sur l’amour, le sexe ou des situations anxiogènes. Les cartes ont des noms puissants et des symboles violents — le Dix d’Épées montre un corps transpercé, la Mort, le Pendu, la Tour.

Ces deux dernières années, j’ai aussi remarqué une prolifération de productions horrifiques utilisant le tarot. Je n’ai pas eu le courage de les regarder, car je refuse que le tarot soit perçu comme une malédiction ou un simple symbole d’horreur. Il n’est qu’un outil de divination et de connaissance de soi, comme tant d’autres.



Et aujourd’hui ? On affirme souvent que nous vivons dans la dystopie de science-fiction imaginée par les écrivains du XXe siècle. Que faire — et quel rôle jouent les cartes dans notre présent ?

Je ne suis pas d’accord. Je pense que nous aimerions vivre dans une dystopie de science-fiction, car nous aurions alors les cartes en main (lol) pour en sortir.

Je suis une grande fan de science-fiction des années 1960 à 1980. Asimov est à côté de mon lit, ses cycles robotiques empilés en piles instables. J’ai lu Fondation, Le Meilleur des mondes, Fahrenheit 451 — et plus récemment Silo de Hugh Howey, que je recommande vivement.

Mais en tant que queer gitane, je ne vois qu’une montée du fascisme, un retour en arrière, peut-être une nouvelle guerre froide. J’aimerais que ce soit une dystopie de science-fiction : au moins, je saurais quoi faire.

Ce que nous devons faire c’est agir plus loin qu’en manif. La police m’a tabassé recemment ; j’ai cru mourir. J’etais dans mon domicile en train de dormir. Ils ont porté plainte contre moi pour coups et blessures à cause d’un crachat, alors que c’est moi qui ai fini traumatisée dans mon lit.



Le Palais de Justice est inutilisé, et un monument à Léopold II y trône : c’est une honte. Il faut le raser, récupérer les 300 millions consacrés aux échafaudages, verser des réparations au Congo, réinvestir le reste dans les aides sociales et réformer les prisons pour mieux les abolir ensuite.

Les manifs ne suffisent plus on se contente de hurler entouré de flics sur des trajets

autorisés par le gouvernements, Il faut exclure les politicien·nes de la Pride ; leurs budgets doivent aller aux refuges pour les jeunes marginalisé·es. Il faut soutenir le TSFB (Fonds de solidarité trans). Les organisations doivent cesser les débats interminables et agir, même imparfaitement. J’ai déjà été sans-abri : un canapé dans un squat vaut mieux qu’un banc dehors.

À Bruxelles, des dizaines de bâtiments sont laissés à l’abandon. Donnez-les-moi : je les rénove et j’en fais des refuges.

Le rôle des cartes ? Prendre le temps d’accueillir ses failles — pour devenir meilleur·e.

« Gitane » — terme auto-identifié utilisé par l’artiste pour nommer son héritage rom.

Interview: Expo Working Group - Images: Katrien Schuermans


 
 
 

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