Tactilité fragile: Un entretien avec Mia Rae June
- grandscarmes

- 22 déc. 2025
- 5 min de lecture
Il s’agit d’une nouvelle série — et d’une première : un entretien avec l’artiste actuellement exposé aux Grands Carmes. La première artiste mise à l’honneur est Mia Rae June, artiste contemporaine et photographe basée à Bruxelles.
Elle étudie actuellement à l’École de Photographie et de Techniques Visuelles Agnès Varda à Bruxelles. Ses œuvres explorent la relation du spectateur à l’intimité et au contact à travers une fragmentation visuelle et matérielle.
L’exposition de June, Divauge, était visible à Grands Carmes tout au long du mois de décembre.

Certaines de vos œuvres intègrent des matériaux qui dépassent le cadre de la photographie traditionnelle. Vous considérez-vous avant tout comme photographe ?
J’ai toujours aimé le terme artiste pluridisciplinaire. La photographie est quelque chose que j’ai seulement commencé il y a environ 18 mois. C’est un médium que j’apprécie beaucoup en ce moment. La musique, la performance et le cinéma ont également façonné ma pratique. Donc oui, je me considère comme photographe, mais je n’ai pas envie de me limiter. Je veux rester libre d’expérimenter.
Quel appareil utilisez-vous ?
J’utilise un Nikon F-501 35 mm de 1986 que j’ai trouvé pour 30 € dans un marché aux puces à Madrid, et depuis je ne l’ai plus quitté.
Quel est votre rapport à votre / à la caméra ?
C’est devenu mon bébé, mon partenaire, en quelque sorte une extension de moi-même. Comme ce n’est pas un appareil cher ou fragile, je ne suis pas particulièrement précieuse avec lui, et cette liberté a changé ma manière de photographier. Je peux le jeter dans mon sac, l’emmener partout, le laisser cogner un peu, et il fonctionne toujours. Cette robustesse me permet de rester présente au lieu de m’inquiéter du matériel, et l’appareil devient une partie du flux plutôt qu’un objet dont je dois prendre soin.
Je traverse clairement des phases où je ne quitte jamais la maison sans mon appareil, par peur de manquer un moment qui surgirait soudainement. L’avoir avec soi en permanence est aussi une excellente manière d’apprendre à connaître son appareil et de pratiquer la composition — je le recommande à toute personne qui débute. Mais ces derniers temps, j’essaie de m’éloigner de cela et de ne photographier qu’avec une intention plus précise.

Votre travail exposé montre vraiment une exploration des relations matérielles. Pouvez-vous expliquer comment vous avez commencé à imprimer sur des miroirs / à utiliser les miroirs comme supports ?
Les miroirs sont apparus dans mon travail parce que je réfléchissais à la fragilité, à la fragmentation, et au caractère tactile et réfléchissant de mes images. Un miroir reflète et déforme à la fois, selon l’endroit où l’on se place. Lorsque j’imprime sur un miroir, la photographie doit composer avec le reflet du spectateur, de la pièce, de la lumière. J’aime cette tension entre présence et disparition, entre visibilité et absorption par l’environnement. Cela intègre aussi directement le corps du spectateur dans l’œuvre, rendant l’intimité partagée plutôt qu’unilatérale.
Pouvez-vous nous parler de certaines des images ?
Les images de divague oscillent entre des très gros plans corporels et des scènes plus fluides et atmosphériques. On y trouve des fragments de peau, de latex, des textures, des éléments qui évoquent quelque chose d’intime et presque tactile. Et il y a aussi les images de la mer, qui agissent presque comme un contre-corps : quelque chose d’expansif, d’instable, en transformation constante. Je m’intéresse à la manière dont ces éléments se font écho : la douceur ou la tension de la peau, l’éclat du latex, le mouvement de l’eau. Je ne cherche pas à montrer un corps entier ou une identité complète. Je préfère me concentrer sur les parties qui portent la mémoire, la vulnérabilité ou une forme de tension silencieuse. Aucune des images n’est pensée comme littérale. Elles dérivent entre abstraction et sensation, comme si l’on traversait une série d’impressions physiques plutôt qu’un récit.


Il semble y avoir une attention particulière portée à la mise en séquence dans votre travail, qui prend plusieurs formes. Je pense non seulement à l’œuvre horizontale incluant plusieurs mains, mais à l’ensemble de la présentation qui semble pointer vers la sérialité.
Je pense en séquences. Il m’est difficile de créer une image unique et héroïque. Je suis attirée par la manière dont le sens se construit par accumulation, par échos, interruptions et petits décalages. La sérialité me permet de montrer un sentiment ou un moment non pas comme quelque chose de fixe, mais comme quelque chose de fluide, instable et relationnel. Même lorsqu’une pièce est fragmentée, je veux qu’elle se ressente comme un seul souffle étiré sur plusieurs images. Je ne vois pas mon travail comme une collection de belles photos que j’ai prises, mais comme des images qui se répondent, qui explorent les mêmes sujets et idées.

Votre travail semble à la fois figuratif et abstrait : clairement, des corps humains se trouvent devant la caméra, mais aucun n’est identifiable — peut-être seulement grâce à ses tatouages. Pouvez-vous expliquer comment la proximité corporelle se relie à l’abstraction dans votre travail ?
Lorsque l’on s’approche d’un corps, il devient méconnaissable. Un tatouage devient un paysage, une cicatrice devient une ligne, la peau devient une texture. Cette proximité dissout la certitude de ce que l’on regarde. Pour moi, cela révèle quelque chose de plus profond que l’identité : quelque chose d’émotionnel, de tactile, davantage lié à la relation entre moi et le modèle qu’à qui elle est. On pourrait dire que c’est queer dans son refus d’être totalement connaissable et défini.

Et la performance ?
La performance dans divague n’est pas une mise en scène ; elle est plutôt intégrée à la manière dont les corps existent et bougent. La vie queer possède en elle une dimension performative : comment on se façonne, comment on survit, comment on habite nos corps. Dans le travail, je m’intéresse aux moments d’intimité ou de tension où cette performativité est subtile mais présente. Pour moi, il s’agit davantage de présence, d’une sorte de performance privée qui n’a pas besoin de public mais qui est chargée de sens.
Le titre de votre exposition est divague. Que signifie-t-il pour vous ?
Divague est un mot français qui signifie dériver, divaguer, errer sans ligne droite. Il capture la logique émotionnelle et visuelle du travail. Mes images ne cherchent pas à raconter une histoire linéaire. Elles errent à travers les corps, les matériaux, les reflets, les souvenirs. Le titre évoque aussi la dissociation, le fait de se perdre et de se retrouver, l’instabilité de l’identité et la beauté qui réside dans cette instabilité. C’est un mot qui me semble à la fois intime et légèrement hanté — exactement comme le travail vit en moi.
Interview: Expo Working Group - Images: Katrien Schuermans









































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